Dans ses mémoires, Jean-Claude Brialy consacre de belles pages à Gérard Blain (indice 2), son partenaire du Beau Serge, un temps le James Dean français. Personnage autodestructeur, écorché vif, Blain semble avoir eu un don pour se mettre tout le monde à dos sur un tournage. On ne sait comment il parvint à réaliser plusieurs films très personnels, quoique marqués par une dévotion bressonnienne un rien envahissante. Malgré les apparences, Un Enfant Dans la Foule échappe à ce travers : bien sûr, les acteurs jouent blanc et le héros a une voix nasillarde à laquelle on est bien obligé de s’habituer, mais le plus important reste le regard que porte Blain sur cet enfant/adolescent qu’il suit avec une rare pudeur. Ce sentiment de pudeur est extrêmement difficile à rendre au cinéma, souvent dévoyé qu’il est en sécheresse ou en pleurnicherie. Rien de tel ici, mais la chronique juste et qu’on dirait vécue d’une toute jeune solitude et des expédients parfois douteux qu’elle invente pour y échapper. Situé sous l’Occupation, le film tourné avec trois francs six sous rend parfaitement l’époque avec de petits riens - une brève scène montre un tank perdu sur les quais comme un pauvre dinosaure loin de chez lui.
Solitude à tous les étages des choses et des gens parfois rompue d'un geste, à l’image de la scène déchirante avec la femme tondue (question).
Un Enfant Dans la Foule n’est pas si loin du Pialat de l’Enfance nue, la rage en moins. C’est un film qui serre le cœur et que l’on n’oublie pas de sitôt. Si vous n’avez qu’une découverte à faire cette semaine, ne cherchez plus…
Xtof et Scalpaf
2
Quel film ?
Une affaire de femmes (Une affaire de femmes)
de Claude Chabrol (1988)
Revu récemment à la télé, une Affaire de Femmes s’impose finger in the nose comme l’un des tous meilleurs Chabrol.
La vague réserve que j’avais sur l’une des dernières scènes tomba d’elle-même à la revoyure : on y entend l’avocat d’Isabelle Huppert dialoguant avec un ami dans un parc et lui expliquant qu’on va vers une condamnation pour l’exemple avant de se lancer dans une grande diatribe sur la France de Vichy, fabrique de lâches. La scène un peu bavarde donne l’impression que Chabrol glisse opportunément son avis sur Vichy - un régime abject qui envoie une mère de famille avorteuse "par besoin " à l’échafaud. Si ce n’est que dans la scène avant l’exécution, on se rend compte que l’avocat n’a pas eu le courage d’annoncer à Huppert l’échec de son recours en grâce - il s’est fait littéralement porter pâle et remplacer par un commis d’office dans ses petits chaussons. Chabrol oppose avec une pure intelligence de metteur en scène l’espace ouvert du parc où l’avocat pérore et le cachot de la condamnée où se débat son pauvre remplaçant. Démonstration terrible de l’épidémie de lâcheté !
Si Chabrol est un maître, c’est qu’il ne se satisfait jamais d’une solution facile et qu’il ne ménage pas le spectateur en lui surlignant les bons et les mauvais. Plus tôt dans le film, la belle-sœur d’une femme morte après son avortement par Huppert lui rend visite avec tous les enfants de son frère qui s’est suicidé de désespoir après la mort de son épouse. Très vite, Huppert est mise en demeure d’avouer qu’elle est une faiseuse d’anges et responsable de la mort d’une innocente. Le spectateur prend fait et cause pour la femme inconnue qui agit comme une sorte de Némésis. Si ce n’est qu’elle termine son discours par la condamnation religieuse de l’avortement et se révèle une effroyable bigote sans égards pour les beaux-enfants dont elle a la charge. Alors qu’Huppert se fissure à vue d’œil pendant l’affrontement, le spectateur ne peut que prendre conscience de sa profonde humanité et de l’immondice morale de la catholique. Tout le film est basé sur cette idée du retournement. Les personnages chabroliens ne sont pas des monstres par nature, ils sont poussés par la nécessité et la décomposition de la société où ils ont la malchance d’évoluer. C’est pourquoi la décapitation d’Isabelle Huppert apparaît comme la pire atrocité du film. Le si beau carton final "Pitié pour les enfants de ceux que l’on condamne" insiste sur un sentiment qui parcourt en douce tout le film, la compassion, l’empathie pour les êtres perdus dans une époque d’horreur.
En un mot comme en cent, Une Affaire de Femmes est un chef-d’œuvre.
Xtof et Mrs Muir
3
Quel film ?
Martha
de Rainer Werner Fassbinder (1974)
Loin d’être un fanatique du sulfureux cinéaste allemand ; il faut reconnaître que la longue filmographie de Rainer Werner Fassbinder contient quelques joyaux. C’est le cas de Martha, rarement cité parmi ses meilleurs films. Et pourtant…
On connaît évidement l’étroite liaison entre Fassbinder et Sirk ; avec Martha, l’élève se rapproche du maître. Martha, c’est l’histoire d’une vieille fille qui, poussée par son entourage, décide qu’il est grand temps de se marier. Le destin va bien faire les choses puisque Martha rencontre Helmut, un beau docteur ; mais la vie de couple est loin d’être merveilleuse puisque Helmut va« sadiser » peu à peu Martha (indice 1 où le bon Helmut brutalise son épouse).
On retrouve donc cette filiation « «Sirkienne » avec la constante ironie qu’utilise Fassbinder pour tourner en dérision le couple et le mariage. Avec son esthétique très « roman-photo » ; Martha est une plongée dans l’horreur.Le film de Fassbinder baigne dans une atmosphère sordide mêlant morbide (Martha perd ses deux parents) et lubricité (elle est épiée par des inconnus aux intentions troubles ; cf question).
A signaler une belle composition des deux comédiens : Margit Carstensen et Karlheinz Böhm (indice 2) connu pour avoir joué le fade mari de Sisi impératrice et qui s’est retrouvé abonné aux rôles de sadique (on le retrouve dans Le Voyeur de Powell).
Clark
4
Quel film ?
Amer béton (Tekkon kinkurîto)
de Michael Arias (2006)
De temps à autre, on découvre un film qui parvient à nous surprendre —sans blague? Oui, comme quand on était plus jeune. Je pense par exemple à "Star Wars", vu durant mon enfance, ou encore, quelques années plus tard, à "Delicatessen", "Blade Runner", "Pulp Fiction" ou "Le voyage de Chihiro", des films qui m'ont laissé bouche-bée et que j'ai souhaité faire partager, même s'il a fallu payer une deuxième fois l'entrée du cinéma. "Tekkon kinkurîto" est le dernier film en date à m'avoir procuré cet effet.
Kuro (Blanc) et Shiro (Noir) sont des enfants des rues. Treasure Town est leur royaume et les deux frères ne restent pas les bras croisés quand les yakuzas prétendent faire main basse sur la ville. Cette entrée en matière constitue le prologue d'une histoire belle et triste, dont l'atmosphère varie, frénétique ou contemplative, violente ou poétique, sombre ou colorée, selon que nous suivons les frères dans leurs larcins ou que nous accédons au monde intérieur de Shiro (le frère cadet, toujours innocent, peut-être simple d'esprit, et sur qui son frère aîné veille) ou que se réveillent les démons de Kuro. On a rarement dépeint cette forme de folie chez un enfant, sa douleur irréparable et sa chute dans le puits obscur de l'âme.
Adaptation du manga de Taiyo Matsumoto réalisée par le prestigieux Studio 4°C, la combinaison d'animation 2D et 3D est superbe. Treasure Town est dotée d'une richesse de détails stupéfiante: chaque plan est une petite œuvre d'art, alors que les personnages sont dessinés dans un style très naïf. Et pour finir, il s'agit d'un premier film.
Doctor Slump
5
Quel film ?
Fragile (Fragiles)
de Jaume Balaguero (2005)
"Fragiles" se situe à la croisée du film d'horreur et du mélodrame. Amy, une infirmière, vient assurer un remplacement dans la section pédiatrique d'un hôpital délabré. Elle s'aperçoit très vite que les enfants dont elle a la charge sont victimes d'événements inexplicables (image de référence) et que ces incidents sont liés au passé de l'hôpital (indice n° 1). Nous n'en révèlerons pas davantage. Signalons que Jaume Balaguero maîtrise brillamment la montée de l'angoisse, mais que, de manière inattendue, il parvient à rendre poignante la deuxième moitié du récit : à ce titre, les dernières scènes du film risquent de provoquer une explosion lacrymale, même chez les plus endurcis. Signalons enfin une excellente distribution, réunissant Elena Anaya, Gemma Jones, Richard Roxburgh et Calista Flockhart (indice n° 2). À ceux qui se poseraient la question, l'ex-Ally McBeal se révèle très émouvante dans le rôle principal et l'on espère que d'autres cinéastes sauront lui donner d'autres rôles à sa mesure.
Prince Mishkin
6
Quel film ?
Train de nuit pour Munich (Night train to Munich)
de Carol Reed (1940)
Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé... est juste un piège machiavélique d'organisateur névropathe du jeu FRCD ! Un film d'espionnage en noir et blanc d'avant-guerre, se déroulant principalement dans un train, avec Margaret Lockwood (indice 2) et les deux personnages anglais fans de cricket Charters et Caldicott (indice 1), bon sang mais c'est bien sûr, c'est « une femme disparaît » d'Hitchcock ! Et nan, c'est « Night train to Munich », comédie d'espionnage brillante de Carol Reed, tournée quelques années après... Le toujours formidable Rex Harrison (indice 2) y joue un agent secret anglais qui se fait passer pour un officier allemand pour sauver un scientifique tchèque et sa délicieuse fille. Leur fuite s'achèvera lors d'une mémorable scène de téléphérique (question). Une mise en scène inventive, servie par des dialogues brillants, les amateurs de comédies d'espionnage y trouveront leur compte...
Mrs Muir
7
Quel film ?
La brune brûlante (Rally 'Round the Flag, Boys!)
de Leo McCarey (1958)
Sans être la plus désopilante comédie de Leo McCarey, La brune brûlante (Rally round the flag, boys!) a marqué mon enfance d'Idiote. Paul Newman (Harry Bannerman) y joue le rôle d'un officier réserviste marié à une suffragette de province (Joan Woodward) qui le délaisse au profit de ses nombreuses activités militantes. Joan Collins (Angela Hoffa), chaude en diable et mal mariée tente de le séduire à l'occasion d'une soirée arrosée mémorable (question), et à l'occasion d'un quiproquo digne de Feydeau dans une chambre d'hôtel, sa femme pense qu'il a fauté et le met à la porte. Il devient, contre son gré, le porte parole de l'armée américaine qui tente d'implanter une base militaire secrète dans sa petite ville, provoquant l'ire de la population emmenée par son épouse. Le rythme du film, le jeu endiablé des acteurs principaux (Newman notamment qui excelle dans ce rôle comique), les scènes improbables – dont la reconstitution du débarquement du May Flower (indice 1) qui vire en pugilat entre les militaires et les habitants – et les rêves semi-érotiques de Newman en mâle dominateur de sa femme qui dans la vie porte la culotte (indice 2), bref, le talent de McCarey agit pleinement et rend irrésistible ce film mineur dans sa brillante filmographie.
Mrs Muir
8
Quel film ?
Le Dollar Troué (Un dollaro bucato)
de Giorgio Ferroni (1965)
Petit maître du cinéma bis, Giorgio Ferroni s'est fait connaître grâce à quelques péplums et surtout un excellent film d'épouvante gothique, "Le Moulin des Supplices". "Le Dollar Troué" ("Un Dollaro Bucato") est une incursion du cinéaste dans le domaine du western italien, incursion qui mérite de figurer aux côtés des modèles du genre, quelque part entre "Le Grand Silence", "El Chuncho" et "Keoma". Tourné en trente jours dans le Latium avec très peu de moyens — le budget café d' "Il était une fois dans l'Ouest" —, "Le Dollar Troué" a pourtant la force et la beauté d'un film classique. Nous ne dévoilerons rien des aventures du capitaine sudiste O'Hara (Giuliano Gemma, impeccable — indice n° 2), mais l'histoire de sa rédemption est liée à deux objets symboliques : une pièce d'argent qui lui sauve la vie (le "dollar troué" du titre — indice n°1) et son revolver, dont le canon a été coupé par ses geôliers nordistes (image de référence). Cerise sur le gâteau : le thème musical de Gianni Ferrio est beau à pleurer.
Prince Mishkin
9
Quel court-métrage ?
*
* Court métrage non référencé par imdb en tant que tel
La Ricotta (La Ricotta)
de Pier Paolo Pasolini (1963)
Constituant l'un des volets de "Ro.Go.Pa.G.", un film à sketches auteuriste qui fait plouf, "La Ricotta" de Pier Paolo Pasolini est le seul court métrage du lot à se démarquer et à prétendre, selon moi, au rang des meilleures réalisations du cinéaste. Pendant le tournage d'une Passion du Christ, l'un de ceux-ci, qui interprète le bon larron, a la dalle. Il a tellement la dalle qu'il cherche pendant presque toute la durée du court à trouver de quoi manger, mais ses occasions d'en trouver sont toujours contrariées. Il finit par dévorer une grosse meule de ricotta, puis, en rejoignant le tournage, il meurt d'indigestion sur la croix.
L'intrigue est ténue, mais elle est surtout pour Pasolini l'occasion d'esquisser une galerie de portraits très variés, souvent grotesques, parfois beaux, comme cet adolescent aux yeux clairs (question), et de fustiger l'obscénité, le racisme, le conformisme et la bêtise de la société qui nous entoure. Ainsi, alors que le tournage, microcosme de la "vraie vie", suinte le luxe et l'abondance, le pauvre figurant affamé, sous-prolétaire constamment soumis à la tentation, est toujours dans l'impossibilité d'assouvir sa faim. Quand il le fait, c'est sous le regard moqueur d'un public goguenard qui le considère comme une bête curieuse. A l'exception du générique (indice 1), les seuls moments en couleurs sont ceux des scènes du film dans le film, tableaux vivants inspirés de la peinture maniériste italienne du XVIème siècle. A travers notamment un dialogue entre le figurant et l'acteur interprétant le Christ, Pasolini s'en prend avec un égal mordant aux dogmes de l'Eglise catholique et à ceux du PC italien. On voit également un journaliste stupide venir interviewer le réalisateur du film, interprété par Orson Welles (indice 2), qui lui tient des propos forts et très critiques vis-à-vis de la société italienne ("le peuple le plus analphabète et la bourgeoisie la plus ignorante d'Europe "). Welles est-il le porte-parole de Pasolini ? Toujours est-il que le film fut à sa sortie saisi par la censure pour le volet réalisé par Pasolini, jugé blasphématoire. Pasolini écopera à cette occasion d'une peine de 4 mois de prison avec sursis et le film sera mis sous séquestre pour "outrage à la religion d’État".
Lylah Clare
10
Quel film ?
Lola Montès
de Max Ophüls (1955)
Qui est Lola Montès ? un personnage romanesque ? Une femme fatale victime de son image ? une femme-spectacle "un numéro sensationnel, un fauve cent fois plus meurtrier que ceux de notre ménagerie" ? Il y a les apparences et la dure réalité. Ophüls traduit très bien cette dualité des sentiments : d'un côté l'effervescence du mouvement, l'extravagance des couleurs, le vertige du spectacle (indice 1), la femme maîtresse de son destin; de l'autre côté la lassitude des flash-backs, la mélancolie des souvenirs, l'envers du décor, la femme crucifiée et donnée en pature à son public (indice 2).
Max Ophüls - dont c'est le premier film en couleurs - nous envoute de sa maestria virevoltante (on retrouve évidemment la virtuosité de La Ronde, du Plaisir, ou de Lettre d'une inconnue, mon préféré mais déjà si souvent joué au jeu FRCD) dans des scènes où le mouvement nous fait littéralement perdre la tête. Les scènes de cirque (il y en a pas mal) sont exceptionnelles, reconnaissables parmi toutes. Martine Carol - superstar hollywoodienne de l'époque changée pour l'occasion en brune -, bien qu'un peu empâtée dans les numéros de cirque (mais qui ne le serait pas ? Mrs Muir peut-être ?), est très convaincante dans le rôle de cette Lola, à l'énergie déconcertante et la volonté farouche, finalement loin des charmantes séductrices dont elle s'était fait la spécialité (Caroline Chérie et Cie). J'aurais bien proposé la photo où elle dégrafe férocement son corsage devant Louis de Bavière (Anton Walbrook), mais c'était trop facile pour le jeu frcd. C'est le point de départ d'une des scènes les plus cocasses du film, la scène "du fil et des aiguilles" dont la photo-question est le prélude. Enfin on ne peut pas oublier Peter Ustinov en "Monsieur Loyal" (Circus Master) menant chaque numéro de cirque ... au fouet (présent aussi sur l'indice 2).
Un travail de restauration remarquable a donné lieu à une re-sortie du film en salles en 2008 ... On attend maintenant avec impatience la sortie DVD.
Scalpaf et Lylah Clare
11
Quel film ?
Le château du dragon (Dragonwyck)
de Joseph L. Mankiewicz (1946)
Le château du Dragon, ou comment le conte de fée se transforme en cauchemar, avec noblesse et puis du style ...
Le film raconte l'union improbable d'un noble "fin de lignée" avec la fille d'un paysan aux principes solides, voire parfois rugueux. Une lointaine histoire de cousin/cousine les réunit au départ, ce qui ne les empêchera bien évidemment pas de convoler, noblesse oblige. Mankiewicz dessine cette rencontre comme le point d'intersection éphémère de 2 trajectoires opposées : l'émancipation grandissante d'une part, le déclin régressif d'autre part. Car une fois la rencontre passée, ce sont bien les trajectoires qui croustillent. Derrière le conte de fée qui tourne mal, le film a une teneur sociale non négligeable. Avec l'émancipation de la femme se développe en miroir l'émancipation des métayers (la question : les fermiers singeant l'autorité du Saigneur), comme si l'un n'allait pas sans l'autre, et en point de mire la dégénérescence d'un Lord prêt à tout pour s'accrocher au pouvoir qu'il lui reste. Les métayers refusent de lui payer l'impôt, et la femme - comme toutes les femmes qui l'ont précédé au château - ne lui donne pas non plus la descendance qu'il exige. L'orage qui s'abat sur Dragonwyck (indice n°1) est le signe extérieur d'un esprit bouillonnant et dérangé, le début d'une descente aux enfers inéluctable ... Mankiewicz manie déjà (c'est le premier long-métrage qu'il réalise) très bien le mélange des genres, de la satire sociale à la fable fantastique, voire parfois horrifique. Il réunit pour cela 2 monstres du cinéma taillés sur mesure pour le projet : la délicieuse Gene Tierney (indice 2) qu'il dirigera à nouveau dès l'année suivante sous les traits de Mrs Muir – rhaaa les traits de Mrs Muir ... je m'égare -, et le charismatique Vincent Price (indice 1) parfaitement à sa place dans la peau du noble dégradé et décadent. Comme toujours chez Mankiewicz, les dialogues sont ciselés à merveille, certaines répliques cinglent comme des vérités ... "On n'épouse pas un rêve" ... Dragonwyck n'avait pas eu les honneurs du grand jeu frcd, c'est chose faite !
Scalpaf et Mrs Muir
12
Quel film ?
Looker
de Michael Crichton (1981)
Si Michael Crichton est célèbre pour ses best-sellers — "Jurassic Park", "Rising Sun", "The 13th Warrior" —, on oublie souvent qu'il a lui même tourné une poignée de longs-métrages assez réussis au détour des années 70-80. "Looker" n'est pas le plus abouti du lot — on peut lui préférer "Coma" ou "Westworld" —, mais il s'agit assurément d'un film singulier. L'histoire ? Plusieurs mannequins meurent dans des circonstances étranges. Un chirurgien esthétique (Albert Finney, indice n°1) a des soupçons et décide d'enquêter. L'intrigue a peu d'importance : le cœur du récit — manipulations visuelles et mentales — annonce Videodrome, mais le film de Crichton n'a pas la folie malsaine de celui de Cronenberg. Le réalisateur semble fasciné par l'esthétique early eighties et s'applique à reproduire le style clinquant en vogue à cette époque : érotisme chic (via la play-mate Terri Welles dans une brève apparition : image de référence), clips (la chaîne MTV apparaît au même moment) et publicités. En fait, "Looker" donne essentiellement l'impression d'avoir été conçu pour son éblouissante scène finale : une fusillade au milieu d'un décor d'images virtuelles (indice n°2)."
Prince Mishkin
13
Quel film ?
Des Anges et des Insectes (Angels and Insects)
de Philip Haas (1995)
Après "La Musique du Hasard", adapté d'un roman de Paul Auster, quasi-intégralement huis-clos malaisant dans lequel étaient déjà analysés les rapports de pouvoir et de servitude, Philip Haas réalise "Des Anges et Des Insectes" où il livre, sous une esthétique chatoyante, un réquisitoire contre l'hypocrisie du système de classes britannique du XIXème siècle. Malgré le naufrage de son bateau de retour d'une lointaine contrée, un entomologiste réussit à ramener quelques échantillons de papillons à son mécène, riche propriétaire anglais. Dans un climat à la fois feutré et corseté, et contre toute attente, il finit par épouser la jolie fille de ce dernier. Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants ? Oui, sauf que... le conte de fées déraille. Sous le vernis l'immondice. Parallèlement, la terne gouvernante de cette famille se découvre un intérêt et un vrai talent pour l'étude des fourmis. La métaphore est transparente, mais les scènes entre Mark Rylance et Kristin Scott-Thomas (indice 2) offrent un contrepoint austère mais d'une franchise qui tranche avec les règles de ce jeu de société pervers. Lucide et entreprenante, elle aide le héros à accepter la vérité et à reconstruire un projet.
Un beau film, servi par une belle photographie, des acteurs impeccables et la musique d'Alexander Balanescu aux accents de Philip Glass. A découvrir.
Lylah Clare
14
Quel film ?
Tonnerre sous les tropiques (Tropic Thunder)
de Ben Stiller (2008)
Terrence Malick laissa les cinéphiles ébahis quand il proclama "Zoolander" comme le meilleur film américain des dix dernières années. C'est ainsi que, laissant mes préjugés de côté, je découvris cette comédie totalement hilarante sur le monde de la mode, mais également consacrée à la célébrité, à la superficialité et à la bêtise.
Par la suite, Ben Stiller en est venu à réaliser une autre satire et montre du doigt le vrai visage de Hollywood: l'industrie du cinéma, les acteurs et leur ego, les Oscars, les producteurs impitoyables... "Tropic Thunder" n'oublie personne. Cette fois, cependant, le résultat est moins homogène, malgré quelques idées brillantes: Kirk Lazarus évidemment —l'acteur de la méthode par excellence—, Tom Cruise déchaîné, les faux trailers de l'introduction ou la théorie sur l'Académie et les simples d'esprit. Certes, mais le trait est plus épais et devient vulgaire (le gag de la tête coupée), et Jack Black s'avère insupportable et devient un handicap pour le film, qui ne maintient pas son rythme et comporte quelques longueurs.
Malgré tout, ce n'est pas une perte de temps que de jeter un coup d'œil sur cette parodie de tournage d'une superproduction belliciste (ou peut-être s'agit-il d'une superproduction sur une parodie de film belliciste?).
Si beaucoup ont réclamé l'Oscar pour Jim Carrey pour s'être comporté presque normalement dans "The Truman Show", poursuoi Ben Stiller ne l'obtiendrait-il pas? Au cas où, il a tiré profit de son film pour s'accorder le plaisir de se décerner lui-même la récompense.
Doctor Slump
15
Quel film ?
La griffe du passé (Out of the Past)
de Jacques Tourneur (1947)
La Griffe du passé est un fameux film-noir. Il réunit d'ailleurs quelques ingrédients bien connus du genre : femme fatale, passé tenace, loyautés vacillantes, mystères irrésolus ... et bien sûr des ombres et des lumières. Et à ce petit jeu là, Jacques Tourneur nous régale littéralement. Les personnages qu'il dessine sont d'abord des formes, des silhouettes ou des ombres avant que d'être des personnalités. Leurs épaisseurs et motivations réelles n'apparaissent qu'après une longue exposition en pleine lumière, et encore. Il y a là une certaine conception du cinéma, déclinée avec brio. Et s'il est une silhouette qu'on retient après avoir vu Out of the Past, c'est bien celle - reconnaissable parmi toutes, non ? -, de Robert Mitchum devant cette grille (indice 1), un fantôme du passé prisonnier de son destin. Ce destin se conjugue au passé recomposé et au féminin fatal. Pour le servir, un scénario labyrinthique mais pas trop, des dialogues savoureux, des non-dits lourds de sens, des symboles bien sexuels, et une belle brochette d'acteurs (mon commentaire ressemble à une recette de cuisine, façon "Cuisine Indépendance", je suis envouté) ... J'ai déjà cité le Bob, complètement "en souplesse" dans son rôle, maniant le détachement et le cynisme avec délectation. Face à lui, Kirk Douglas tout jeune (indice 2), un peu plus raide et laborieux, mais certainement un peu vexé de n'être que le second rôle masculin. Et puis il y a "The Woman", la femme fatale croqueuse d'hommes (Mrs Muir, sors de ce corps !) ... son apparition à contre-jour dans un bar d'Acapulco est à tomber, et je ne vous parle pas des scènes sur la plage, les filets des pêcheurs s'en souviennent encore ... - servi par le noir et blanc "made by Tourneur", je l'ai déjà dit mais c'est trop beau -, Jane Greer époustouflante (également sur l'indice 2).
Tourneur joue aussi avec nous, spectateurs, notamment par l'intermédiaire de ce garçon sourd-muet (la question) qui observe et comprend mieux que personne ce qu'il se trame. Il est notre conscience en action devant le film. Il nous dit ce que nous devons comprendre, mais en silence, pour ne pas déranger les spectateurs assis à côté de nous dans la salle ... jusqu'à une dernière scène lourde de conséquence ... Il était dit qu'on ne retrouverait pas notre quiétude une fois le film terminé.
Scalpaf et Mrs Muir
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Quel film ?
Steak
de Quentin Dupieux (2007)
J’avoue, je ne suis pas un inconditionnel d’Eric et Ramzy. La Tour Montparnasse infernale m’avait plutôt laissé de marbre et je n’ai pas vu leurs films suivants. Le projet « Steak »avait attiré ma curiosité, la présence de Quentin Dupieux, génial auteur de clips pour lui-même (Mr Oizo), Sébastien Tellier ou bien Laurent Garnierpouvait laisser augurer le meilleur. Le résultat ne fut pas décevant,bien au contraire ! Dans la production comique française, Steak faitfigure d’OVNI. Plus grinçant qu’hilarant ; le film de Quentin Dupieuxbénéficie d’une réalisation soignée (le film, tourné au Canada, bénéficie d’une superbe image), un scénario délirant et absurde égratignant au passage le politiquement correct et une interprétation de qualité. Dupieux arrive à canaliser l’énergie comique des deux compères ; tout en gardant leur délire verbal(cf question). A noter la présence au générique de collègues musiciens de MrOizo : SébastiAn et Sébastien Tellier (indice 1) ; qui co-signent tous les trois une B.O assez décalée.L’expérience fut stimulante pour Eric et Ramzy qui signèrent par la suite l’intéressant mais mineur : Seul Two. Quant à Dupieux, on attend la sortie de son précédent film : Nonfilm ; un essai absurde sur le cinéma dans le cinéma (à moins que ce soit le contraire…).
Clark
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Quel film ?
Tournage dans un jardin anglais (A cock and bull story)
de Michael Winterbottom (2005)
"The Life and Opinions of Tristram Shandy, Gentleman" est un livre singulier, un chef-d'œuvre de modernité produit il y a deux siècles et demi (!) par l'esprit excentrique du religieux anglais Laurence Sterne. Une œuvre supposée autobiographique avec tant de détours dans l'écriture, tant de digressions accumulées, de divagations, d'allée-retour dans le temps et de jeux verbaux, que la narration ne parvient pas toujours à rattraper le récit. Ainsi, nous entrons dans le livre III sans que le protagoniste (et la voix de l'histoire) ne soit encore né. Et des chapitres et des péripéties ont lieu, tandis que les personnages principaux descendent une volée d'escaliers, ce qui amène le narrateur à s'interroger sur la possibilité d'un tel paradoxe. Parce que Sterne, par-dessus tout, joue avec le lecteur —qu'il interpelle continuellement—, joue avec ses personnages, avec les structures narratives, avec le langage, avec la typographie —il va jusqu'à laisser une page en blanc afin que nous dessinions dessus la plus belle femme de notre connaissance—, et il se prive de toute contrainte argumentaire. Le courant de conscience ou le monologue intérieur ne sont pas apparus avec Joyce ou Virginia Woolf. Une œuvre à découvrir, assurément.
Et cette œuvre, Michael Winterbottom ne l'attaque pas de front, il tourne autour d'elle à la façon d'un chat, et l'observe du coin de l'œil, car il sait qu'elle est inadaptable. Il est impossible de porter "Tristam Shandy" à l'écran, ni même d'en tirer un synopsis. Ainsi, le réalisateur choisit une voie similaire à celle empruntée par Spike Jonze et Charlie Kaufman avec "The orchid thief" pour "Adaptation": écrire un film sur l'impossibilité d'écrire un film. Nous assistons au tournage de "Tristram Shandy", aux disputes entre les acteurs —les excellents Steve Coogan et Rob Brydon, dans leurs propres rôles—, aux plaintes des producteurs, aux changements dans le scénario, à la consternation générale devant le résultat, à des bavardages concernant l'étrange roman de ce paroissien anglais du XVIIIème siècle. Et cet exercice métalinguistique est, selon moi, le meilleur hommage qui se puisse rendre et la meilleur manière de préserver l'esprit du livre.
Doctor Slump
18
Quel film ?
Nuits rouges (Nuits rouges)
de Georges Franju (1974)
"Dernier film de Franju, Nuits rouges n'est (de loin) pas son plus beau, mais il constitue un bel hommage aux feuilletons d'aventures fantastiques, genre qui passionnait Franju et qu'il a magnifié dans le sublime Judex (joué par l'excellent Xtof lors de la session des FXZ). Tous les ingrédients sont là : un méchant dissimulé sous différents masques (la petite vieille de la question), une créature rousse et vénéneuse (question également) qui, telle Francine Bergé dans Judex, déambule masquée en combinaison noire sur les toits, semant les cadavres sur son passage, une société secrète en costumes de templiers, des passages secrets, une armée de zombies (indice 1), des robots tueurs (indice 2). Bon, le jeu d'acteurs est un peu pourri (Patrick Préjean n'a pas fait l'Actor's studio, il faut bien le reconnaître), mais le film, dont l'esthétique est impeccable, fonctionne tout de même, et mérite d'être (re)découvert. Ca tombe bien, il fait l'objet d'une belle édition en DVD « cahiers du Cinéma » avec Judex..."
Mrs Muir
"Délicate Mrs Muir, tu n'as pas osé révéler aux joueurs que ta superbe plastique te rapproche de la belle héroïne génie du mal, tandis que celle de Lylah Clare est un peu en dessous de la vieille mercière.
C'est tout à ton honneur ! Juste un dernier mot (ou deux en fait) : Les Nuits Rouges peut se voir (ou peuvent, je sais jamais...) comme une version ultra-cheap du Mabuse sixties réalisé par Lang. Le film est une réduction au format long-métrage d'un feuilleton de Franju, L'Homme Sans Visage - rediffusé il y a deux-trois ans sur le câble. L'intrigue proprement délirante a été passé à l'équarissage dans la version cinématographique mais la fascination légère qu'exerce le film réside en la cruauté naïve de ce Fantomas petit bras. Chaque apparition avec son masque rouge permet de constater cette prouesse biologique : tout le temps qu'il est face à la caméra, ses yeux ne clignent pas. Essayez et on en reparlera...
Dans ses mémoires, Jean-Claude Brialy consacre de belles pages à Gérard Blain (indice 2), son partenaire du Beau Serge, un temps le James Dean français. Personnage autodestructeur, écorché vif, Blain semble avoir eu un don pour se mettre tout le monde à dos sur un tournage. On ne sait comment il parvint à réaliser plusieurs films très personnels, quoique marqués par une dévotion bressonnienne un rien envahissante. Malgré les apparences, Un Enfant Dans la Foule échappe à ce travers : bien sûr, les acteurs jouent blanc et le héros a une voix nasillarde à laquelle on est bien obligé de s’habituer, mais le plus important reste le regard que porte Blain sur cet enfant/adolescent qu’il suit avec une rare pudeur. Ce sentiment de pudeur est extrêmement difficile à rendre au cinéma, souvent dévoyé qu’il est en sécheresse ou en pleurnicherie. Rien de tel ici, mais la chronique juste et qu’on dirait vécue d’une toute jeune solitude et des expédients parfois douteux qu’elle invente pour y échapper. Situé sous l’Occupation, le film tourné avec trois francs six sous rend parfaitement l’époque avec de petits riens - une brève scène montre un tank perdu sur les quais comme un pauvre dinosaure loin de chez lui.
Solitude à tous les étages des choses et des gens parfois rompue d'un geste, à l’image de la scène déchirante avec la femme tondue (question).
Un Enfant Dans la Foule n’est pas si loin du Pialat de l’Enfance nue, la rage en moins. C’est un film qui serre le cœur et que l’on n’oublie pas de sitôt. Si vous n’avez qu’une découverte à faire cette semaine, ne cherchez plus…